
« Voici, la gare. C’est cent francs, s’il vous plait !» Nos zems (moto-taxi) ont cessé leur course folle et nous mettons pied à terre, les fesses encore endolories par les vibrations de la machine. Escortés par quelques jeunes oisifs, nous pénétrons sous le auvent en ciment où ont été disposés les guichets. « Deux tickets pour Bohicon, s’il vous plait !» Nous nous acquittons du prix des billets (2900 CFA X2) et rejoignons le quai à quelques encablures. Ma montre indique 8 heures. Le convoi ne devrait pas entrer en gare avant 45 minutes. De toute part, pourtant on accourt déjà, les bras chargés de volumineux paquets, de sacs de grain, ou de caisses métalliques. Des dizaines de commerçants ambulants un tantinet braillards viennent encore ajouter au capharnaüm. Nous errons quelques instants, nous frayant un passage à travers le tumulte entre les wagons de secours et les calandres rouillées de vieilles locomotives hors d’usage. Sans cesse, on nous accoste tantôt pour échanger quelques amabilités, tantôt pour nous proposer diverses spécialités gastronomiques à l’apparence douteuse. Un coup de sifflet strident, nous fait nous retourner brusquement. Déjà, l’ombre allongée du cheval de fer se détache dans l’horizon cramoisi. La bête est sortie en avance de son antre et progresse tel un rouleau compresseur dans notre direction. Fourmilière Sur le quai, c’est l’effervescence. Le signal a fait se dresser même les vieillards les plus arc-boutés. On court en tout sens, sans raison, sans but, on déplace les bagages une fois, deux fois dans un improbable rituel, comme si la venue du convoi en dépendait. Bientôt, la gare a des allures de fourmilière. Le train enfin est à quai. Nous forçons le passage pour nous hisser dans le premier wagon de 2e classe. Toutes les places assises n’ont pas encore été prises d’assaut. Par chances, plusieurs banquettes en skaï aux couleurs ternies restent vacantes. Nous nous installons sur l’une d’entre elles et l’attente commence. A l’extérieur, on s’affère à charger les bagages les plus volumineux. Valises, ballots de coton et même mobylettes sont enfournées sans ménagement dans les gueules béantes du monstre d’acier. De nouveaux passagers chargés comme des mulets font sans cesse irruption et bientôt notre compartiment affiche complet. Mon regard s’attarde sur une plaque de métal vissée à hauteur d’homme près de l’une des portes. « Bannière de Bigorre, département 65 » De toute évidence, la vieille micheline et ses wagons ont usé leurs jantes en terre pyrénéenne avant d’arpenter le réseau ferré local. Le contrôleur dans son habit vert olive a remarqué mon étonnement, il s’approche pour éclairer ma lanterne. « Ce train a été laissé par les Français après l’indépendance, en 1960. C’est en quelques sortes un héritage de la colonisation », indique l’employé des chemins de fer. Artère commerciale Pour l’heure, les rails s’étendent sur un peu plus de 400 kilomètres de Parakou, là où nous nous trouvons, à Cotonou, la capitale économique du Bénin. Vingt-quatre villes sont desservies en chemin. Savé, Dassa et Bohicon sont les arrêts les plus fréquentés. La voie ferrée constitue pour ses trois cités une artère commerciale vitale. L’existence des chalands dans chacune de ces localités est suspendue aux six passages hebdomadaires de la machine. (Trois dans chaque sens. Il existe également un convoi réservé aux marchandises qui circule avec la même fréquence : un départ tous les deux jours). « Il était prévu d’étendre le rayon d’action du train jusqu’à Niamey, au Niger, au Nord. Cela aurait été profitable à toute la région. Le partenariat entre les deux pays a déjà été signé. La compagnie qui exploite le réseau porte d’ailleurs le nom des deux pays. (Organisation commune Bénin Niger des chemins de fer et des transports). Mais faute de moyens, aucun travaux n’a jamais été entrepris. Depuis 1960, la voie est toujours en l’état …» Le contrôleur s’est interrompu et extirpe de sa chemise une sorte de trompette miniature. En équilibre sur le marchepied, il sonne d’un ton rauque l’heure du départ. Il est 8h42. Le moteur diesel gémit, crache et s’emballe finalement. Une épaisse fumée noir s’échappe par grappe de la locomotive et envahit notre compartiment nous irritant les yeux et la gorge. La machine a bougé. Handicapée par son embonpoint métallique, elle s’extirpe lentement de son immobilité dans un concert de cliquetis et de grincements stridents. Un mètre, puis deux : la voilà lancée. Mal au coeur Sur le quai, on fait ses adieux aux passagers en les saluant par de grands gestes amicaux. Ceux-ci renvoient la politesse accoudés aux fenêtres que l’usure n’a pas condamnées. Les portes sont restées grandes ouvertes et les courants d’air chassent petit à petit les restes de fumée. Devant le conducteur n’en finit plus d’actionner son klaxon. A un rythme de sénateur nous quittons Parakou. La ville sur le bas côté a laissé place à la végétation. Nous filons maintenant au milieu de petites parcelles cultivées et de palmeraies. Ici, la mécanique n’a pas encore fait son entrée et les paysans labourent à la main. Le train a pris de la vitesse et le cahot de la voie anime nos corps d’inconfortables secousses. Le mal de cœur n’est pas loin. C’est ballottés par ces incontrôlables rebonds que nous faisons la connaissance d’Aimé, un jeune sociologue béninois. Enseignant, engagé en politique, journaliste à ses heures, il est actif sur tous les fronts. Il a passé deux ans à Paris durant ses études. Nous lions conversation. Histoire, mœurs locales, gastronomies : il souhaite répondre à toutes nos interrogations. Héritage mystique Après avoir beaucoup parlé, il marque une pause et lance d’un ton discret « Que connaissez-vous de la spiritualité des Béninois ». Son regard a changé derrière ses lunettes. Sa bonhomie d’intellectuel jovial s’est muée en une troublante sévérité. Je répond gêné. « A vrai dire presque rien. Je suppose que tu fais allusion au vaudou … » J’ai lâché le mot avec difficulté, intimidé par ses airs inquisiteurs. Vous ne croyiez pas à tout ça, vous autres Européens », me devance t-il. « J’ai rencontré un Belge dans votre cas. Il n’accordait que peu de crédibilité à l’irrationnel. Je l’ai conduit devant un sorcier très réputé. Il a saisit un brin de paille par les deux bouts. Puis, il a tiré dessus. Notre Belge dubitatif s’est mis à ressentir des douleurs à l’estomac. Le sorcier a fait durer l’incantation quelques secondes puis il a libéré l’homme de son emprise en lui glissant à l’oreille : « Si la paille s’était rompue, vous étiez mort ». A partir de ce jour, le Belge a cessé de se gausser et a pris la chose au sérieux. Il se passe des choses ici que votre science ne peut expliquer. » Nous voilà prévenus ; Il éclate de rire nerveusement puis son visage se décrispe et son œil s’adoucit. Il est redevenu le jeune professeur en sociologie, bavard avec lequel nous discutions à l’instant. Etrange schizophrénie d’un être tiraillé entre deux mondes. Conflit interne entre les très académiques valeurs occidentales et le mystique héritage de ses ancêtres. Je me laisse aller à méditer sur sa condition quand une rafale de coups de klaxon me tire de mes pensées. Le convoi ralentit puis s’immobilise totalement. Nous voilà à quai en gare de Savé. Déjà, une foule de marchands ambulants s’abat sur les flancs de la machine. Des femmes, un panier vissé sur le sommet du crâne se disputent les meilleurs places à de jeunes intrépides les bras chargés d’oranges. Aimé en profite pour faire quelques provisions. Cinq minutes d’arrêt et le cheval de fer reprend sa course dispersant les gêneurs à grands coups d’avertisseur. Dans le sillage de la bête d’acier, des troupeaux de chèvres désorientés s’ébattent en tout sens. Bon apétit La conversation a repri. Notre interlocuteur a déballé ses achats et a entrepris de nous faire goûter à chacune des spécialités dont il a fait acquisition. Nous découvrons l’akassa, une pâte de maïs fermentée, les fids, des graines hydratantes au goût de noisette, le tchakpalo, une boisson ambrée à base de sorgo… Nos estomacs accusent le coup sans broncher. Je réprime pourtant un hoquet de dégoût lorsque Aimé me tend le kpanman, un morceau de peau de bœuf froid fortement assaisonné. « C’est délicieux. Tout le monde en mange ici ». Je hoche la tête, un rictus en coin. Nous franchissons l’Ouémé sur un pont métallique. « C’est le fleuve, le plus long du Bénin » précise Aimé. La végétation s’est encore densifiée. Nous franchissons des forêts luxuriantes, totalement inhabitées. Je passe de longues minutes à imaginer la faune grouillante que cet entrelacs de lianes et de feuilles touffues doit abriter. Dassa passe. Je n’écoute plus Aimé que d’une oreille distraite. La complainte du moteur sans âge de la locomotive appelle à la rêverie. Le tac-tac des jantes sur les rails n’est plus qu’une douce mélodie. Je me laisse à somnoler quelques secondes. Et voilà déjà Bohicon, notre destination. C’est jour de marché, l’effervescence est à son comble. Nous rassemblons nos bagages et sautons du marchepied. Sans nous retourner nous fendons la foule jusqu’à la sortie. Sur le trottoir, déjà les zems nous attendent. |